[Interview] Louis Boutrin: « Il nous faut l’audace de changer »

À l’occasion de la sortie de son dernier essai l’Audace de changer, Louis Boutrin s’exprime dans « l’écrivain chez lui » à propos de son engagement politique et écologique, sa vision sur l’avenir de la Martinique et des enjeux qui traversent le territoire martiniquais. 

Vous êtes avocat de profession. Comment passe t-on du droit, à la politique ? Qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir entreprendre des actions, voire une carrière en politique ? 

Louis BOUTRIN : L’avocat c’est celui à qui on demande assistance ou qui est confronté à une détresse ou une inquiétude particulière. C’est aussi le professionnel du droit qui va défendre son client. Or, défendre c’est combattre. Combattre pour celui dont on est le dernier recours, le dernier espoir. Combattre pour celui dont le hasard a projeté dans le gouffre de trajectoires infernales. C’est donc une autre forme de combat tout aussi noble que la défense de l’intérêt général à travers un engagement citoyen ou un mandat politique. Personnellement, je considère qu’en défendant un individu ou une cause collective comme celle de l’empoisonnement au Chlordécone, je ne déroge ni à mon engagement ni à mes convictions profondes. 

L’écologie semble être le fil conducteur de votre engagement politique. Vous êtes président du parti Martinique écologie, vous siégez au conseil exécutif de la CTM au pôle de développement durable de l’économie bleue et d’une croissante verte. Pourquoi avoir fait de l’écologie votre cheval de bataille ?

Louis BOUTRIN : Face à la succession de crises de toutes natures (identitaire, économique, sanitaire, sociale, environnementale), il est de la responsabilité du politique de mettre en place des cadres et des outils qui agissent et s’organisent dans le sens d’une reprise de contrôle sur les évènements. Toutes les analyses convergent aujourd’hui pour expliquer la dégradation du cadre de vie, en Martinique et ailleurs, par la pollution, la déforestation, le réchauffement climatique, en bref par l’impact lié aux activités humaines. À l’inverse, notre réponse à ces préoccupations peut résider dans notre capacité à mettre en œuvre des politiques permettant de valoriser durablement nos seules richesses : les ressources terrestres et sous terrestres, les richesses marines et sous-marines, les richesses aériennes : l’air, le soleil, le vent. La protection et la valorisation de notre patrimoine environnemental constitue les deux faces d’une même pièce et demeure la base de ma prise de conscience et de mon crédo écologique.

Pensez-vous que l’écologie soit l’avenir de la Martinique ?

Louis BOUTRIN : Comment limiter les conséquences négatives et destructrices du modèle ambiant ? Comment créer de la richesse sans détruire ce patrimoine environnemental qui constitue notre matière première ? C’est à ce dilemme, en tant qu’écologiste et responsable politique que je dois répondre. Je crois fondamentalement que nous devons saisir l‘opportunité « écologie » pour refonder notre modèle, en faisant de la Martinique un laboratoire scientifique. L’exiguïté de notre territoire et notre insularité, considérées jusqu’à présent comme des handicaps, constituent aujourd’hui des atouts pour développer un système basé sur la gestion durable et circulaire de notre seule richesse : notre patrimoine environnemental 

Président du Parc Naturel de Martinique depuis février 2016, vous avez porté la candidature d’inscription de la Montagne Pelée et des Pitons du Nord au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, vous avez impulsé le projet Label Forêt d’exception et du label café arabica typica. Pourquoi vouloir “labelliser Martinique” ?

Louis BOUTRIN : Labellisation rime avec qualité ! Nous sommes dans un contexte géographique, où nous produisons plus cher que nos voisins. Nous devons donc viser une compétitivité, qui ne pouvant se faire par le prix, doit viser la qualité. Notre différenciation sur l’échiquier international doit être perçue et reconnue à partir des critères déterminants qui caractérisent le « Produit Martinique ».  C’est pourquoi je milite pour la déclinaison d’un Label, signe de distinction, qui devrait refléter notre Identité, nos signes singuliers (climat, personnalités politiques et intellectuelles de renom, qualité de vie, patrimoine culturel…), et que nous pourrions décliner sur l’ensemble de nos productions de biens, services, expertises. 

Vous êtes à l’origine en Martinique du concept d’écologie urbaine. Qu’est-ce que c’est?

Louis BOUTRIN : A l’échelle du Monde, la Martinique peut être considérée comme une grande Ville. Et en même temps, chaque bourg communal constitue, à petite échelle, une ville. La vision martiniquaise de l’écologie urbaine dépasse le concept géographique de ville. Elle repose davantage sur un mode de vie. Elle suppose la mise en œuvre de politiques publiques vertes, que ce soit pour l’eau, le transport, l’énergie, l’habitat, l’agriculture nourricière de proximité, l’économie bleue, l’industrie, le tourisme…Une telle conception garantit à terme l’aménagement de chaque espace urbain, à l’échelle Martinique, mais dans chaque micro-espace communal, suivant des logiques d’aménagement et de développement soutenables.

Chaque année, le nombre de véhicules en circulation ne cesse de croître. En 2018, c’était 18 762 véhicules routiers neufs immatriculés en Martinique. Ainsi, face à l’urgence du réchauffement climatique, n’est-il pas temps d’accélérer plus encore les mesures d’un transport plus vert en Martinique ? 

Louis BOUTRIN : L’organisation et la modernisation en cours des transports publics à l’échelle du territoire devrait se traduire par une diminution progressive de la voiture individuelle, des émissions de gaz à effet de serre et des particules fines dans l’air que nous respirons. Mais parallèlement, tout doit être mis en œuvre pour le verdissement du parc de véhicules. Nous bénéficions d’une richesse incontestable : l’ensoleillement sur toute l’année. Cette richesse doit être mise à profit, pour développer un réseau et un maillage de bornes de recharge publiques sur tout le territoire. L’exemple doit être initié par les Collectivités qui disposent toutes de surfaces de toitures sur les édifices publics permettant de coupler performance énergétique des bâtiments et développement d’un parc de voitures vertes. 

Il existe une opposition constante entre initiative de transport et chauffeurs de taxis. En décembre dernier, vous faisiez face aux chauffeurs de taxi collectif. Diriez-vous que la Martinique doit tourner la page du taxi collectif au profit d’autre type de transport en commun ? 

Louis BOUTRIN : Le taxico fait partie de ce qui constitue l’Identité, la marque de fabrique martiniquaise. La modernité ou la modernisation ne doit pas forcément dire que l’on oubli le passé et l’apport indéniable des taxicos à une époque où les pouvoirs publics devaient rendre leur mission de service public en favorisant l’accès aux transports et à la mobilité de tous les Martiniquais. 

Le transport n’est pas le seul de vos combats en 2007, vous avez co-écrit un livre Chronique d’un empoisonnement annoncée  avec Raphaël Confiant publié aux éditions L’Harmattan. Il est y est question de l’utilisation du chlordécone en Martinique. Plus de 15 ans plus tard le scandale et la crise ne sont toujours pas réglés. Comment expliquez-vous cela ? 

Louis BOUTRIN : Le scandale d’empoisonnement au Chlordécone n’aurait jamais vu le jour si nous n’étions pas aux Antilles où la préservation de l’environnement et la santé de la population ont été sacrifiés sur l’autel des intérêts des latifundistes békés. Ce scandale est aussi la conséquence d’une triple logique de profit économique, de démesure dans l’utilisation d’un redoutable poison et d’irresponsabilité de l’État. Que ce soit au niveau des autorités sanitaires en charge du contrôle de la qualité de l’eau et des aliments, que des services de la DAAF, des douanes et de la répression des fraudes, l’Etat a été défaillant et personne n’a véritablement intérêt à ce que la vérité éclate. La boucle est aujourd’hui bouclée puisque que nous assistons à un déni de justice. Quinze ans après les premières plaintes des parties civiles, les juges d’instruction évoquent une prétendue prescription des infractions et la disparition des archives de plusieurs ministères. Un nouveau scandale judiciaire qui nous renvoie au Discours sur le Colonialisme d’Aimé Césaire puisque, visiblement, l’État ruse avec ses propres principes, avec ses propres lois. Ce sujet n’est pas en effet un sujet martiniquais. La résonnance dans les médias nationaux et internationaux de la dernière manifestation « anti-chlordécone » le prouve. C’est un sujet d’envergure planétaire, qu’il nous faut exploiter. L’attitude négationniste et nihiliste de l’État l’enferme dans une sclérose, quand une reconnaissance des faits, accompagnée par une attitude offensive dans la recherche sur la santé et les pratiques culturales, aurait permis de faire des bonds en matière scientifique.  La Martinique, à partir de ce scandale sanitaire, peut devenir une terre d’expertise. Aux Martiniquais aussi de s’en emparer !

Vous préconisez face au scandale du chlordécone, la mise en place d’une Commission Vérité Réconciliation (CVR). Mais le temps passe, les acteurs disparaissent petit à petit. N’est-il pas trop tard ? 

Louis BOUTRIN : Il n’est jamais trop tard ! Certes, les acteurs et les responsables ont tous disparu. Mais chaque génération aura la responsabilité de passer la mémoire , ou parfois de rétablir la mémoire pour que rien ne soit jamais oublié ou réédité. La gravité de la situation nous impose une réflexion plus approfondie et des solutions durables qui vont bien au-delà du simple changement du nom des rues et du déboulonnage de certaines statues de notre espace public. C’est en ce sens que je préconise, à l’instar de beaucoup de pays confrontés à un passé douloureux ou aux problématiques mémorielles, d’instaurer une Commission Vérité, Justice et Réconciliation. La Réconciliation entre les composantes, entre les générations passe par une reconnaissance des valeurs qui nous rassemblent. Cette obligation rejoint la nécessité, en s’inscrivant dans l’avenir, à identifier les socles, les bases fondatrices que la société que nous voulons construire ensemble. Cette question rejoint donc le choix du modèle économique, social et environnemental que nous voulons pour la Martinique de demain, ou chacun aura à trouver sa place.

Vous venez de publier un dernier essai, « L’Audace de Changer » où vous proposez « Un new deal écologique pour la Martinique ». Pourquoi un tel choix ?

Louis BOUTRIN : Cet essai est l’occasion pour moi de préciser l’idéal qui m’habite et d’exposer ma double vision du devenir de la Martinique tant au niveau des institutions que du développement soutenable. De toute évidence, les vieux schémas idéologiques qui ont traversé le siècle dernier sont aujourd’hui obsolètes. Pourtant, après avoir raté le train des décolonisations, après avoir opté en 1946 pour la Départementalisation et l’assimilation, cette chair morte qui ne peut secréter que suggestions, assistanat et dépendance, bon nombre de nos élites continuent de regarder la Martinique sous le prisme du siècle passé, celui des autonomies et des indépendances nationales issues des luttes de libération des années 1958-1960. Or, le monde est devenu de plus en plus changeant. Imprévisible. Chaotique. De plus en plus interdépendant. La crise du COVID 19 a mis en exergue cette interdépendance qui frappe une économie plus en plus mondialisée et contrainte à un arrêt généralisé en l’espace de quelques semaines. Face à cette nouvelle donne mondiale, il faut que nous soyons capables de réagir vite. De nous adapter vite aux mutations, aux ruptures et aux urgences du pays. D’être plus résilient et de créer les organes dont nous avons besoin pour conforter notre développement. En un mot, il nous faut l’Audace de changer ! C’est à ce niveau qu’intervient ma préconisation en faveur d’une nouvelle donne, d’un « new deal écologique pour la Martinique ». 

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